« 10 novembre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16361, f. 137-138], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12251, page consultée le 04 mai 2026.
10 novembre [1845], lundi soir, 4 h. ½
Je fais le lundi à la manière des savetiers,
mon Toto chéri, et je ne t’écris qu’à la fin de la journée malgré le
désir et le besoin que j’en ai. Cela tient, je te l’ai déjà dit, à
toutes sortes de rangements que j’ai à faire ce jour-là en plus que ceux
quotidiens. Je viens de finir seulement tous mes triquemaquesa. J’ai envoyé
Suzanne chez Guyot. Elle a rapporté l’argent que
je n’ai pas défait de son enveloppe. Tu le compteras toi-même, car je ne
me souviens plus combien ça doit être.
J’ai vu Claire ce matin avant son départ.
Elle m’a priée de nouveau d’aller la voir un jeudi et de plus, elle m’a chargée de te remercier et de
t’embrasser de tout son cœur. J’attends que tu viennes avec impatience
pour m’acquitter de ma commission. Pauvre bien-aimé, je ne te vois
jamais assez longtemps pour te caresser autant que je le voudrais. Tu es
toujours pressé et toujours occupé, de sorte que mes baisers restent sur
mes lèvres au lieu d’aller sur les tiennes. Cependant je suis très
décidée ce soir à te les entonner de force
quand tu viendras. Tant pire, il n’y a que les Zonteux qui perdent.
Tu ne m’apportes pas ton livre, mon Toto, comment veux-tu alors que je
copie ? Tu ne m’apportes pas ta ceinture, comment veux-tu que j’arrange
l’autre sans modèle ? Cependant tu viendras un de ces quatre matinsb me la demander
tout de suite et elle ne sera pas faite.
Si tu pouvais penser à ces deux choses-là, tu serais bien gentil. Cher
adoré, je te tourmentec, je t’ennuie, je t’obsède, je le sens, mais
c’est pour ton bien. Je ne peux pas souffrir
que tu n’aies pas ce qu’il te faut en temps et heure, et pour arriver à
te le donner, je te persécute d’un autre côté. Pauvre amour, tu es bien
malheureux toi, c’est bien vrai. Tu pourras faire le pendant du plat et
du vase en faenza du marchand de bric-à-brac
du boulevard seulement au lieu d’un amour et d’un apothicaire. C’est moi
qui te poursuis et te CANULE à la course. Baise-moi, pauvre petit homme,
je te plains plus qu’un ŒUF et je t’aime comme soixante-quinze millions
de BŒUFSd. Je te souris, je te porte, j’ai soif, je me fais
faire une robe, il a crié quand il m’a mordue, tu as un bel habit, tu as
visité la GLYPTOTHÈQUE et le RESTE, tu es mon petit homme ravissant que
j’aime et que j’adore.
Juliette
a « triquemacques ».
b « quatres matin ».
c « je te tourmentes ».
d « soixante-quinze millions de bœuf ».
« 10 novembre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16361, f. 139-140], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12251, page consultée le 04 mai 2026.
10 novembre [1845], lundi soir, 5 h. ¼
Je tiens à me racquitter et à vous donner de force votre gribouillis
d’hier. Bisquez, ragez, fringuez1, embrassez-moi... même si vous ne le voulez pas, je
n’en continuerai que plus à vous grifouiller tout ce qui me passera par
la tête. Jour, Toto, jour, mon cher
petit o, pourquoi n’êtes-vous pas encore venu ? Je vous attends, je vous
désire, je vous aime, qu’est-ce qu’il faut donc pour vous attirer, mon
Dieu ? Dites-le, on le fera. En attendant, je me morfonds et je
m’impatiente indéfiniment et pour rien puisque vous ne venez pas. Non,
je ne veux pas grogner, non, tu es mon petit bien-aimé adoré fatigué et
occupé que je plains de tout mon cœur et pour lequel je voudrais donner
ma vie. Ne t’inquiète pas de moi, n’ajoute pas à la préoccupationa de ton travail
celle de savoir comment je supporte ton absence. Je t’assure que, quel
que soit ce que j’éprouve, je ne le changerais pas contre une couronne
et contre tous les trésors de l’univers. Viens quand tu pourras, mon
bien-aimé, tu es sûr de trouver toujours une femme qui t’aime à deux
genoux et qui donnerait sa vie avec joie pour toi.
Je vais allumer
mon feu pour te réchauffer tout à l’heure quand tu viendras, car
j’espère que tu viendras tout à l’heure. Et puis j’allumerai ma lampe et
puis je regarderai à la pendule bien des fois d’ici là. Je t’aime.
Juliette
1 « Fringuer » est un terme populaire qui signifie « Sautiller en dansant » (Littré).
a « la préocupation ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
